Le gamin dont personne ne connaissait le prénom
Ton ado ne te parle plus, et tu as beau tourner le problème dans tous les sens, tu ne vois pas ce que tu aurais pu rater.
Voici une réponse courte, et elle est inconfortable : il ne refuse peut-être pas de te parler. Il n’a peut-être rien à dire. Pas parce qu’il est vide à l’intérieur, mais parce que personne ne lui a jamais demandé son avis assez souvent pour qu’il en fabrique un.
Je te raconte.
On appelait Jacquot à défaut d’autre chose
Tout le monde l’appelait Jacquot. En vrai, c’était Jacques-Laurent, ou Jacques-Pierre, ou Jacques-Marie, un Jacques-Quelque chose dont plus personne ne se souvenait. Il venait à notre groupe de jeunes depuis des mois. Il ne disait pas grand-chose, il ne se faisait pas remarquer, alors personne n’avait vraiment appris son prénom en entier. Jacquot, c’était plus simple.

Nous sommes partis en camp d’été, un autocar plein de cris et de chants au départ, des « hey Pierre, viens voir ce qu’ils font », des garçons et des filles à séparer gentiment du fond du bus, des moniteurs qui disent « il est passé où Eric, on l’a oublié ? ». On a roulé toute la nuit. Au matin, comme le siège à côté de moi était libre, Jacquot est venu s’y asseoir.
« C’est cool, on voit mieux la route ici », il m’a dit.
Et c’était vrai. La grande baie vitrée à l’avant du bus ressemblait à un écran de cinéma, on était assis plus haut que toutes les voitures et c’était magnifique. Il regardait, le visage un peu plissé par les mille réflexions qui avaient l’air de lui traverser la tête. Je lui ai demandé à quoi il pensait.
« Je me demande ce qu’on va faire.
Tu voudrais faire quoi ?
Je sais pas. »
Réponse typique d’ado. Sauf que chez lui, ce n’était pas une phrase pour me faire taire, comme le fameux ça va qui ne veut rien dire. C’était la vérité toute simple. « J’ai jamais été à un camp, on va faire quoi ? »
Alors j’ai essayé autrement. Qu’est-ce que tu aimes faire quand tu as du temps ? Quelques secondes de réflexion, un vrai silence de quelqu’un qui cherche. « Je ne sais pas. » C’est quoi ton plat préféré ? Réflexion. « Je ne sais pas. » Qu’est-ce que tu fais quand tu t’ennuies ? Réflexion. « Je ne sais pas. »
Trois questions, aucune réponse. Et pas un mur d’opposition. Juste, pas de réponses disponibles.
Les biscuits au chocolat

On s’arrêtait régulièrement pour que les chauffeurs se passent le volant. À une des grandes pauses, on a dévalisé la boutique de l’aire d’autoroute. Tous les jeunes ont foncé sur les boissons, les biscuits, les bonbons, les salades, les glaces (un des choix est un mensonge effronté de ma part). Jacquot, lui, est resté figé à l’entrée, les bras ballants.
Je lui ai demandé s’il voulait quelque chose. « Je sais pas. » Si c’était une question d’argent. « Non, ma mère m’en a donné. » Il n’a pas bougé d’un centimètre.
Alors j’ai changé de tactique.
« Hey Jacquot, tu aimes les biscuits ?
Oui.
Et tu aimes le chocolat ?
Oui.
Alors voilà : prends des biscuits au chocolat. Moi, ceux que je préfère, ce sont ceux-là. »
Et j’ai désigné une boîte pas trop chère que j’aimais depuis l’enfance. Il l’a prise et il m’a répondu : « Oui, je les connais, ils sont bons. Mais je ne m’assiérai probablement plus à côté de toi, alors achète les tiens. »
Il avait donc du caractère. Je venais de le découvrir, après des mois. Après avoir retrouvé Eric « on va encore t’oublier, dépêche-toi », on s’est remis en route.
Le soir où j’ai compris

À l’auberge, j’ai laissé les jeunes s’organiser pour les chambres. Ils n’avaient qu’à se répartir entre ceux qui dorment tôt, ceux qui ne dorment jamais, ceux qui veulent de la musique et ceux qui veulent le silence. Quand je suis passé dans le couloir, Jacquot était debout comme paralysé, son sac au dos, immobile au milieu de l’agitation, silencieux dans le vacarme des portes qui s’ouvraient et se fermaient en claquant. Il attendait. Il attendait qu’on vienne lui dire où aller.
Mais c’est un soir, à la vaisselle, que j’ai vraiment compris.
Après chaque repas, les mini-groupes prenaient leur tour de corvée. Les autres ont râlé, comme toujours « Eric, roi de l’esquive, tu restes là ». Jacquot, lui, s’est mis au travail immédiatement, sans un mot. Il enchaînait. J’aurais pu le nommer chef commis de plonge pour le camp entier.
Je l’ai félicité et je lui ai dit que puisqu’il avait bien travaillé, s’il voulait, il pouvait aller jouer.
Il a continué à frotter, gratter, essuyer, ranger les casseroles (et il était passé où Eric ?).
C’est seulement quand je lui ai dit « ok, je te relève de tes fonctions » qu’il s’est arrêté.
Tu vois la différence ? Un ordre, il savait quoi en faire. Une permission, non. « Si tu veux, tu peux », ça ne s’exécute pas.
Ce qui se passait vraiment

Ce soir-là, on s’est installés dans le grand salon. Il y avait deux fauteuils et je l’ai invité à s’asseoir. C’est marrant comme dans une pièce pleine d’ados qui hurlent, on peut avoir une conversation calme avec quelqu’un qui a vraiment envie de parler.
Je lui ai dit ce que j’avais observé, et je lui ai demandé si c’était une impression ou s’il avait vraiment du mal à choisir. Il m’a répondu que c’était par manque d’habitude.
À la maison, tout était mesuré, planifié, millimétré. Une maison où il y avait toujours plus d’enfants que de chaises. Chacun avait son rôle, de quel plus jeune les aînés comme lui s’occupaient, à quelle heure il avait la salle de bains, combien de temps il restait à table, quand il faisait ses devoirs, où il s’asseyait dans la voiture, dans le salon, dans sa chambre. Il avait essayé de dire ce qu’il pensait, une fois ou deux. Ça fichait toute l’organisation en l’air. Alors il s’était tu. Pas de combat, pas de blessé, pas de dispute, pas de problème.
Et là, au camp, il découvrait qu’il n’avait même jamais envisagé que la vie puisse fonctionner autrement. Eric n’en faisait qu’à sa tête et personne ne se fâchait contre lui. Chez lui, ça n’aurait jamais été possible.
Voilà là où ça coinçait : il ne parlait plus à ses parents non pas parce qu’il ne voulait pas, mais parce qu’il ne pouvait pas. Un ado à qui on ne demande rien n’a pas l’occasion d’apporter quoi que ce soit. Son cerveau est en plein chantier, et un chantier a besoin de matériaux pour se construire. Pour avoir quelque chose à raconter, il faut avoir un avis. Pour avoir un avis, il faut avoir eu l’occasion de le mettre à l’épreuve et même de se tromper. Alors il se tait, et ses parents lisent ce silence comme de l’opposition.
Jacquot m’a dit une phrase que je n’ai jamais oubliée. « Je suis fier de mes parents. Fier de ce qu’ils font, d’accueillir chez nous des enfants dont personne ne veut. Mais parfois j’ai l’impression qu’eux non plus n’ont plus le choix. Je pense qu’ils sont claqués. »
Je veux être clair, parce que ce serait trop facile de faire le procès des familles nombreuses, or je suis issu de l’une d’entre elles et j’en suis fier. Le nombre d’enfants n’est ni la cause ni l’excuse. Une maison de dix enfants parfaitement organisée peut très bien prévoir un moment où chacun donne son avis. Une maison de deux enfants sans aucun horaire peut ne jamais le prévoir. Ce n’est pas l’organisation le problème, c’est lorsque l’importance de l’organisation prend le pas sur l’importance des individus qu’elle est censée servir. C’est lorsqu’elle empêche ton ado d’apprendre à faire des choix parce que tout a déjà été décidé pour lui.
Et quand plus aucun moment n’existe pour la discussion et l’échange vrai, la maison ne fonctionne plus comme une famille. Elle fonctionne comme une institution.
Il savait choisir, en fait
Je ne voulais pas le laisser sur ce constat. Alors je lui ai dit :
« En tout cas, tu as quand même une vraie capacité à choisir.
Je sais pas.
Mais si. Souviens-toi, dans le bus. Le siège à côté de moi était libre et tu es venu t’y asseoir, pas pour me parler, juste parce qu’on y voyait mieux la route. C’est toi qui as choisi de regarder quelque chose de beau. Personne ne te l’a demandé. Et à la boutique, quand tu as pris les biscuits, tu as facilement choisi de ne pas les partager avec moi. »
Il a ri. Moi aussi.

Puis on est revenus à ses parents, et j’ai fait exprès de tout lui laisser.
« Quand on rentre, est-ce que tu veux qu’on leur en parle ? C’est un choix que tu dois faire.
Oui. Je pense que c’est le bon moment. »
« Est-ce que tu préfères leur parler seul, ou est-ce que tu veux que je sois avec toi ? C’est aussi un choix que tu dois faire.
Ah mais je vois ce que tu fais, là, Pierre. »
Il riait. Et il a répondu quand même : il préférait que je sois là au début, juste pour attirer un peu leur attention. Après, si ça marchait, il continuerait tout seul.
« C’est un bon plan. Tu as encore des biscuits au chocolat ? »
Ce soir-là, il n’a pas seulement choisi. Il a vu ce qu’on était en train de faire, il a trouvé ça drôle, et il a joué le jeu. C’est ça qui m’a marqué. Ce n’était pas une capacité à installer chez lui. Elle était là, intacte. Il lui manquait juste des occasions de s’en servir. Comme chez ton ado qui crève peut-être d’envie de participer aux choix de sa vie.
Trois choses que tu peux tenter dès aujourd’hui
1. Pose une question à laquelle tu n’as pas déjà la réponse. Pas « tu as fait tes devoirs », pas « ça s’est bien passé ». Une vraie : qu’est-ce que tu changerais dans la maison si tu pouvais ? Et surtout, tais-toi après. Le silence qui suit n’est pas un refus, c’est le temps de fabrication du choix.
2. Donne-lui un choix réel, même minuscule. Le repas de jeudi. La place dans la voiture. L’heure de sa douche. Un choix minuscule mais qui doit absolument tenir. Parce que s’il choisit et que tu décides quand même autre chose, tu lui as appris que choisir ne sert à rien. Mieux vaut un seul choix respecté que dix consultations sans suite.
3. Distingue ce qui est un ordre de ce qui est une permission. Si ton ado obéit impeccablement mais bloque sur « si tu veux, tu peux », ce n’est pas de la sagesse, ni de la soumission. C’est un signal. Le signal qu’il n’a plus l’habitude de vouloir quelque chose pour lui, et qu’il attend qu’on décide à sa place. Un jeune trop obéissant inquiète moins qu’un jeune qui claque une porte qu’on ferme, et c’est exactement pour ça qu’on le rate.
Et je le redis comme toujours : je ne suis pas psy. Si ce silence dure, s’il s’accompagne d’un retrait de tout, de troubles du sommeil ou de l’alimentation, ce n’est plus une question d’organisation familiale. Il faut en parler à quelqu’un dont c’est le métier, à commencer par ton médecin de famille.
Retour à la maison
Je suis allé les voir, Jacquot, ses parents, toute la tribu. On a eu le temps de parler, ce jour-là.
J’ai exposé le problème. J’ai bien vu que les parents comprenaient, ils n’étaient ni sourds ni méchants. Mais l’accueil, pour eux, c’était une mission de foi et de vie. Et leurs enfants devaient y participer, parce que c’était la mission de toute la famille. On a continué à discuter, et à un moment j’ai vu que ma présence n’allait rien changer de plus. Alors je leur ai simplement rappelé que Jacquot était le bienvenu à nos activités. Les deux parents ont acquiescé et se sont engagés à le conduire chaque semaine.
En me raccompagnant à la porte, Jacquot avait la mine triste.
« Tu vois, finalement, j’ai pas le choix. »
« À la maison, et pour le moment, rien n’a changé. Je comprends. Mais quand tu viendras chez nous, prends le plaisir et la liberté de choisir ce que toi, tu as envie de faire. »
Et en vrai, la maison n’a pas changé.
Mais ses parents ont tenu parole. Ils l’ont amené chaque semaine. Je l’ai vu grandir, choisir, se planter, recommencer, s’épanouir dans nos activités.
Aujourd’hui, il est instit. Parce qu’au fond, lui aussi il aime aider les enfants.
Et la maison de ses parents n’a jamais désempli.

Ce que tout ceci veut dire pour toi
Si tu es arrivé jusqu’ici parce que ton ado ne veut plus rien te dire, commence par vérifier une chose avant de chercher ce que tu as fait de travers : est-ce que, cette semaine, quelqu’un lui a demandé son avis sur quelque chose qui le ou la concerne ?
Un silence, ce n’est pas toujours une porte qu’on te claque au nez. C’est parfois une porte que personne n’a jamais pensé à lui ouvrir.
Et si tu lis ça en te disant que ta maison ressemble un peu trop à une institution, respire. Tu n’es pas un mauvais parent, tu es un parent débordé. Ce n’est pas la même chose. Il ne s’agit pas de tout défaire. Il s’agit de laisser une case vide, une seule, où ton jeune peut poser ce qu’il pense.
Toi aussi, tu as le droit de choisir par où tu commences.
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Pierre
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